3 questions à … Daniel Karlin
Daniel Karlin, c’est un nom, souvent associé à celui de Tony Lainé, psychanalyste avec qui il écrit “ La raison du plus fou (1970) et réalise de nombreux films. C’est aussi une voix, qui inaugure à la télevision un mode d’interview engagé et empathique, reconnaissable entre toutes. Récompensé par un sept d’or en 1992 pour sa série documentaire “ justice en France “, Daniel Karlin a siégé à la haute autorité de la Communication (qui s’appelera plus tard le C.S.A ) et revendique toujours son indépendance d’esprit.
1°) Daniel Karlin, vous avez réalisé pour la télévision ” Justice en France ” au début des années 90. Pourquoi vous êtes vous intéressé à ce sujet et quels obstacles aviez vous rencontré à l’époque pour réaliser ces six films sur la justice?
« L’amour en France », diffusé en 1990, se terminait par les deux épisodes de « Radiographie d’ un meurtre », portrait d’ un condamné à perpétuité détenu à Fresnes, débouchant sur une réflexion autour d’une affaire criminelle. Tony Lainé, Philippe Boucher, Rémi Lainé et moi avions considéré que la Justice était passée totalement à côté d’ une histoire terrible, qui sans doute aurait connu un aboutissement très différent devant une autre juridiction et avec la participation d’autres défenseurs. Ce sentiment d’une relativité exagérée du fonctionnement de l’ institution judiciaire, et le constat de mon ignorance des fondamentaux de la Justice française, m’ ont donné envie de présenter à mes concitoyens un panorama des diverses instances judiciaires de notre pays. Séduit par le projet, Pierre Arpaillange, ministre de la Justice a pris le risque de me laisser tourner où je voulais “ ce dont je lui suis d’autant plus reconnaissant qu’il ne l’a pas fait pour m’être agréable, mais pour « faire connaître aux Français le fonctionnement de leur Justice». On ne s’étonnera pas, que dans ces conditions, je n’ ai pas rencontré de résistances considérables à l’intérieur de l’institution. Le seul problème auquel j’ai été confronté a été l’opposition déterminée de Pierre Truche, alors Procureur Général de Paris, à nous laisser filmer les audiences de flagrant délit dans la capitale, pour des raisons qui restent à déterminer. Sinon, tous les hauts magistrats que j’ai rencontrés, dont le Président de la Cour de cassation, le directeur de l’administration pénitentiaire, le directeur de la Protection judiciaire de la Jeunesse (alors dite Education surveillée), se sont déclarés très favorables au projet et m’ont laissé tourner dans les conditions que je réclamais partout où j’ai voulu, dans les tribunaux, les prisons et les institutions pour la jeunesse. Car c’ est moi qui ai décidé de masquer le visage de trois ou quatre mineurs dans « Les enfants du juge Véron » (4 films de 90 minutes), et de ne pas citer les noms des jurés au générique de « La justice passe » (2 films de 90 minutes sur le suivi intégral de l’instruction et du procès dans une affaire criminelle à Lille).
2°) Un débat traverse les milieux judiciaires et médiatiques sur l’opportunité d’ouvrir les tribunaux français aux caméras de télévision. Qu’en pensez vous ?
Je suis pour ouvrir les tribunaux français aux caméras de télévision, dans des conditions et selon un calendrier à définir. Je préconise la création dans un premier temps d’ une chaîne câblée inspirée de la chaîne américaine « Court TV », à qui on laisserait l’exclusivité des retransmissions de procès pendant un an par exemple, à charge à elle de laisser d’autres chaînes se brancher sur son signal, là encore dans des conditions et selon des modalités à définir. Un cahier des charges extrêmement rigoureux, surveillé par un comité d’ éthique composé de personnalités incontestables, lui ferait obligation de retransmettre les procès dans leur intégralité et en direct et de donner aux téléspectateurs une vue d’ensemble de la justice civile et pénale. Je ne mésestime pas les difficultés éthiques, juridiques et techniques d’ un tel changement, mais il est absolument nécessaire selon moi de redonner tout son sens à l’expression « publicité des débats », fondement d’une justice démocratique dont la revendication fut un des grands combats de la Révolution française.
3°) Le procès d’Outreau a fait surgir la nécessité de reformes profondes de la justice. Quelle est la principale réforme à effectuer selon vous ?
Laissons de côté la procédure : la française a ses qualités et ses défauts, comme l’anglaise ou l’américaine, qui permettent globalement de bien rendre la justice. Pour le reste, il n’ y a pas de « principale réforme », car tout est à revoir. Le recrutement des magistrats, leur formation, leur nombre et les moyens dont ils disposent. La réalité de leur indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif, la nécessité qu ils soient responsables de leurs actes et de leurs décisions devant la nation. Mais encore la formation et l’ information des citoyens quant au fonctionnement de leur justice, pour lesquelles la publicité réelle des débats abordée au point précédent, est elle aussi une réforme urgente et indispensable. Et encore le coût réel pour les justiciables d’ester en justice et de se défendre contre tous les abus de pouvoirs, publics ou privés.
Recemment
